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Cadrage médiatique : comment un même fait peut raconter deux histoires
Un titre, une sélection de faits et quelques réserves peuvent orienter la lecture d’un même événement. Des expériences et des décisions de conseils de presse permettent de distinguer les effets du cadrage, les présentations trompeuses et les fabrications.

Le 7 novembre 2017, l’agence de presse La Presse canadienne publie un article intitulé « Débat sur un projet de loi conservateur pour assouplir le port d’armes ».1 Selon le Conseil de presse du Québec, ce titre confondait le port et la possession d’armes et n’était donc pas fidèle à la réalité. Dans sa décision D2017-11-127 du 19 octobre 2018, l’organisme retient l’inexactitude, rejette le grief de sensationnalisme et accorde l’absolution en raison d’une correction diligente, le titre ayant été corrigé le 7 novembre 2017.1
Ce cas concerne une erreur. Mais une différence de perception peut aussi apparaître sans erreur identifiée, par la seule sélection des informations. Selon les chercheurs Amir Tohidi, Samar Haider et Duncan J. Watts, dans une expérience publiée dans la revue scientifique à comité de lecture Scientific Reports en 2025, différentes sélections d’informations sur les mêmes événements ont modifié les opinions et les émotions des participants. Leur protocole combine toutefois sélection et tonalité, et les textes n’ont pas bénéficié d’une vérification factuelle indépendante. Il ne démontre donc pas que deux articles exacts produisent nécessairement des perceptions opposées. Étude des chercheurs.2
Cet article fait suite à notre enquête sur l’incident Hugging Face. Celle-ci distinguait le protocole d’évaluation et les protections désactivées, recoupés par plusieurs sources, du récit de l’incident lui-même, disponible seulement dans des publications de l’entreprise OpenAI ou de son écosystème. La question devient ici plus générale : que conserve une présentation publique des conditions et des limites du fait qu’elle raconte ?
Ce que les preuves permettent de dire
- ÉtabliLa sélection et la mise en saillance d’informations peuvent modifier des critères de jugement, des opinions ou des réactions émotionnelles.32
Des expériences indépendantes portent sur des mécanismes et des mesures différents. Elles ne garantissent ni une réaction uniforme ni un changement durable chez tous les lecteurs.
- RapportéSelon Robert M. Entman, le cadrage repose sur la sélection et la mise en saillance.4
Il s’agit d’une définition théorique attribuée à son article de 1993, et non d’un résultat expérimental autonome. Les quatre fonctions qu’il attribue au cadrage ne sont pas citées ici dans leur formulation exacte.
- ÉtabliPlusieurs organismes de déontologie de la presse ont jugé que des titres créaient une impression trompeuse ou injuste : confusion terminologique, accusation présentée comme un fait avéré, caractéristique personnelle associée sans justification aux événements.5167
La convergence concerne l’existence de tels manquements. Chaque décision particulière repose sur une seule source et reste attribuée à l’organisme qui l’a rendue.
- Établi
- ContestéExagérer un communiqué scientifique augmente sa probabilité de reprise médiatique.111213
Les études britanniques de Sumner et de ses collègues ne détectent pas cet avantage, alors que l’étude néerlandaise de Schat et de ses collègues, telle que la rapportent Bratton et son équipe, en observe un. Ce résultat néerlandais n’est rapporté que de seconde main, par Bratton et son équipe. La raison de cette divergence demeure inconnue.
- InconnuL’ordre séquentiel des informations à l’intérieur d’un article a un effet propre, indépendant de leur sélection et de leur importance visuelle.5
Les décisions et les études citées documentent surtout la hiérarchie éditoriale. Aucune n’isole ni ne quantifie cet effet séquentiel.
Établi Démontré par des documents ou des données vérifiables.
Rapporté Affirmé par une source identifiée, sans confirmation indépendante.
Contesté Contredit par d'autres éléments documentés.
Inconnu Aucune source disponible ne permet de l'établir.
Cadrer, rendre saillant, orienter les critères de jugement
Selon le chercheur Robert M. Entman, dans son article théorique publié en 1993 dans la revue scientifique Journal of Communication, cadrer consiste à sélectionner et à rendre saillants certains éléments. Cette définition invite à examiner autant ce qui figure dans le récit que ce qui en est absent. Entman attribue aussi au cadrage des fonctions de définition du problème, de diagnostic causal, de jugement moral et de recommandation ; leur formulation exacte n’est pas citée ici.4
L’amorçage, ou priming, concerne plus précisément les critères mobilisés pour juger. Selon Shanto Iyengar, Mark D. Peters et Donald R. Kinder, dans deux expériences publiées en 1982 dans la revue scientifique American Political Science Review, les problèmes mis en évidence par les journaux télévisés recevaient davantage de poids dans l’évaluation de la performance présidentielle. Leurs résultats statistiques détaillés ne sont pas repris ici ; l’ampleur de l’effet n’est donc pas chiffrée.3
Les chercheuses Jessica T. Feezell, Rebecca A. Glazier et Amber E. Boydstun, dans une étude publiée en ligne en 2019 dans la revue scientifique à comité de lecture Politics, Groups, and Identities, reprennent une distinction issue des travaux de Shanto Iyengar : le cadrage épisodique présente un problème à travers un cas ou une personne, le cadrage thématique le replace dans un ensemble de conditions collectives. Selon leur expérience auprès de 1 655 personnes, le cadrage modifie l’attribution de responsabilité dans le cas de la pauvreté, mais l’effet attendu n’apparaît pas pour le radicalisme religieux. Dans cette étude, l’effet varie donc selon le sujet. Les protocoles, les résultats et les tailles d’effet des expériences originales d’Iyengar sur ces deux cadrages ne sont pas repris ici. Étude des chercheuses.14
L’expérience de Tohidi, Haider et Watts porte, elle, sur 2 141 participants répartis aléatoirement entre des conditions préenregistrées. Selon les chercheurs, la sélection d’éléments à tonalité positive, neutre ou négative dans des articles synthétiques déplace certaines attitudes. Elle permet d’étudier des présentations différentes d’un même événement, mais pas de séparer entièrement l’effet du choix des faits de celui de leur tonalité, ni d’établir les conséquences d’une exposition médiatique prolongée.2
Négativité et répétition : des effets distincts
Selon les chercheurs Sarah Bachleda, Fabian G. Neuner, Stuart Soroka, Lauren Guggenheim, Patrick Fournier et Elin Naurin, dans une étude publiée en 2020 dans la revue scientifique à comité de lecture Personality and Individual Differences, la préférence pour les nouvelles négatives varie entre personnes et entre contextes. Leur travail utilise des enquêtes aux États-Unis, au Canada et en Suède. Il ne justifie pas de supposer que tout lecteur préfère toujours un titre alarmant. Notice de l’étude.15
La répétition agit sur une autre dimension : la vérité perçue. Selon Aumyo Hassan et Sarah J. Barber, dans deux expériences publiées en 2021 dans la revue scientifique à comité de lecture Cognitive Research: Principles and Implications, des affirmations répétées sont jugées plus vraies. Le gain le plus important apparaît à la deuxième exposition, puis les gains supplémentaires diminuent. Ces expériences mesurent des jugements de véracité ; elles ne démontrent pas que chaque répétition d’un titre entraîne une adhésion durable à son interprétation. Notice de l’étude.9
Du résultat scientifique au communiqué, puis à la nouvelle
La transformation peut commencer avant l’intervention d’une rédaction. Selon les chercheurs Petroc Sumner, Solveiga Vivian-Griffiths, Jacky Boivin et leurs collègues, dans une étude observationnelle publiée en 2014 dans la revue scientifique à comité de lecture BMJ, les exagérations des nouvelles étaient fortement associées à celles des communiqués universitaires. Leur corpus comprenait 462 communiqués de 20 universités britanniques et 668 nouvelles. Ils comparaient notamment la force des conseils, les affirmations causales et les extrapolations de l’animal à l’humain avec les articles scientifiques d’origine. Étude de 2014.11
Selon Sumner, Vivian-Griffiths, Boivin et leurs collègues, dans une seconde analyse publiée en 2016 dans la revue scientifique à comité de lecture PLOS ONE, l’association se retrouve dans un corpus de 534 communiqués de revues scientifiques et de 582 nouvelles. Les réserves présentes dans les communiqués se retrouvent aussi davantage dans les articles. Ces deux publications portent sur des corpus distincts, mais partagent plusieurs auteurs : elles ne constituent pas deux confirmations entièrement indépendantes. Leur méthode observationnelle ne suffit pas non plus à établir que le communiqué cause, à lui seul, chaque exagération. Étude de 2016.1211
Les résultats ne concordent pas sur tous les points. Selon Luke Bratton, Rachel C. Adams, Aimée Challenger et leurs collègues, dans une réplication évaluée par les pairs publiée en 2019 dans la revue scientifique Wellcome Open Research, l’association se retrouve pour les affirmations causales et les extrapolations à l’humain, alors qu’elle ne se retrouve pas pour les conseils, contrairement aux résultats antérieurs de l’équipe de Sumner. Étude de réplication.131112
Une autre divergence concerne la quantité de couverture. Selon les études britanniques de Sumner et de ses collègues, l’exagération n’est pas associée à davantage de reprises, alors que l’étude néerlandaise de Schat et de ses collègues, telle que la rapportent Bratton et son équipe, observe une reprise plus fréquente des communiqués exagérés. Ce résultat néerlandais n’est rapporté que de seconde main, par Bratton et son équipe. La raison de cette différence, qu’elle tienne aux pays, aux périodes ou à d’autres facteurs, n’est pas établie.111213
La différence entre résultat scientifique et récit médiatique se situe donc aussi dans la portée de l’énoncé. Présenter une association comme une cause, transformer une observation en conseil ou étendre à l’humain un résultat obtenu chez l’animal renforce la conclusion au-delà du travail comparé. Ce sont précisément les transformations examinées par Sumner et ses collègues, puis par Bratton et son équipe.1113
Titres, vocabulaire et omissions : les décisions déontologiques
Dans une affaire concernant un homme acquitté, le Conseil de presse du Québec rapporte une asymétrie de visibilité : selon l’organisme, le témoignage de la victime alléguée avait fait l’objet d’un article en page 7 de La Voix de l’Est, tandis que l’acquittement avait été traité dans une brève en page 18 et n’avait pas été rapporté sur lapresse.ca. Toujours selon le Conseil, un titre présentait cet homme comme coupable de gestes dont il avait été acquitté. L’organisme a blâmé La Voix de l’Est et lapresse.ca. Ces constats, rapportés par le seul Conseil, décrivent une hiérarchie éditoriale et un titre contraire à l’issue de la procédure ; ils ne mesurent pas leur effet sur les lecteurs. Le résumé publié par le Conseil ne reproduit ni le titre complet, ni la date, ni le texte exact des articles. Résumé du Conseil.5
Selon l’Australian Press Council, organisme australien d’autorégulation de la presse, le titre et le premier paragraphe d’un article du média news.com.au consacré à Lynette Daley, publié le 10 mai 2016, suggéraient de manière trompeuse et injuste qu’elle avait consenti. Le Conseil constate des violations des principes généraux 1 et 3, tout en jugeant suffisantes la note de l’éditeur et le lien ajoutés rapidement comme mesure corrective. La décision publiée n’indique ni son numéro ni sa date.6
Selon le même organisme, un titre du Daily Mail Australia publié le 31 octobre 2025 mettait en avant le statut transgenre d’une personne sans lien rapporté avec les événements. Le Conseil constate des violations des principes généraux 3 et 6. Tel que le Conseil le décrit, ce cas porte sur la pertinence d’une caractéristique personnelle dans le récit, et non sur la démonstration que cette caractéristique était fausse. L’adjudication publiée n’indique ni sa date ni son numéro.7
L’omission peut aussi concerner le contexte d’une conclusion judiciaire. Selon l’Australian Press Council, trois articles du média The Australian, publiés en mars et mai 2024 au sujet de Shane Drumgold, présentaient de manière trompeuse, inexacte ou injuste les conclusions du juge Kaye. Le Conseil relève notamment l’insuffisante mise en évidence de communications ayant fondé une conclusion d’apparence raisonnable de partialité. Il constate des manquements aux principes 1, 3 et 4, mais pas au principe 2 relatif à la correction.16
Sur le financement de l’Australian Press Council, le média The Guardian, dans sa chronique Weekly Beast, présente l’entreprise News Corp comme membre majoritaire de l’organisme et décrit sa contribution par la formule « up to 70% of its annual $1.7m budget ».17 Le média écrit également que News Corp « effectively controls the APC as a majority member ».17 Cette appréciation et ce montant sont ceux du Guardian, seule publication à les avancer ; aucun compte détaillé indépendant ne vient ici les confirmer.
Ces décisions ne démontrent pas que tout cadrage est fautif. Elles identifient des problèmes précis : confusion terminologique, culpabilité suggérée, consentement implicitement attribué, caractéristique personnelle sans pertinence établie ou contexte essentiel insuffisamment présenté. Elles illustrent des situations où vérifier les phrases séparément ne suffit pas à évaluer la présentation d’ensemble.156716
Des médias pris en défaut, pour des actes différents
Le média Newbury Weekly News a publié, le 15 mai 2025, un article intitulé « Thatcham man [nom retiré] denies sending obscene or menacing message ».18 Selon l’Independent Press Standards Organisation, organisme britannique d’autorégulation de la presse, l’article décrivait à tort une remise en liberté sous caution comme assortie de conditions. Dans la décision 05702-25 du 16 avril 2026, l’organisme constate un manquement à la clause d’exactitude et exige une correction. Cette décision établit une erreur de compte rendu judiciaire ; elle n’établit aucune intention de tromper.18
Le cas Jayson Blair relève d’une autre catégorie. Selon l’enquête interne publiée en 2003 par le média The New York Times, le journaliste avait fabriqué des commentaires et des scènes et repris des éléments d’autres médias. L’entreprise documentaire EBSCO rapporte également ces fabrications et ce plagiat dans une synthèse fondée notamment sur l’enquête du journal. Cette seconde publication reprend donc une preuve primaire commune : elle ne constitue pas une enquête indépendante supplémentaire. Le cas concerne l’invention de contenu, et pas seulement le choix d’un angle.1920
Comment lire un article
Les cas et les études examinés suggèrent quelques vérifications concrètes :
- Comparer le titre au corps du texte. Le titre conserve-t-il les réserves, les attributions et les distinctions nécessaires ? Le cas du port et de la possession d’armes, tel que l’a jugé le Conseil de presse du Québec, montre l’importance d’un seul terme.1
- Identifier qui affirme quoi. Dans un compte rendu judiciaire, une accusation, un fait établi et l’issue de la procédure doivent rester distincts.2118
- Chercher les conditions du résultat scientifique. L’article décrit-il une association ou une cause ? Une étude animale ou humaine ? Un résultat ou un conseil ajouté lors de sa communication ?11
- Examiner ce qui reçoit de la place. Une accusation et l’issue de la procédure bénéficient-elles d’une visibilité comparable ? Selon le Conseil de presse du Québec, la couverture de l’acquittement d’un homme par La Voix de l’Est et lapresse.ca fournit un exemple de traitement asymétrique.5
- Vérifier la pertinence des détails personnels et la présence du contexte décisif. Selon les décisions de l’Australian Press Council, ces choix peuvent rendre une présentation injuste ou trompeuse.716
- Remonter à la source initiale. Une réserve peut disparaître entre l’étude, le communiqué et la nouvelle ; sa présence dans le communiqué est associée à sa reprise dans l’article, selon Sumner et ses collègues.12
Pour comparer deux récits d’un même événement, on peut enfin relever les faits communs, les faits présents dans un seul texte, les mots du titre et la place des réserves. Cette lecture reprend les dimensions étudiées par Entman et par Tohidi, Haider et Watts. Elle aide à examiner la construction du récit sans déduire une intention de son seul cadrage.42